Réseaux sociaux et santé mentale chez les adolescents
Les réseaux sociaux font aujourd'hui partie intégrante de la vie de tous les adolescents, et ce, de plus en plus jeunes. La consultation des réseaux sociaux occupe plusieurs heures par jour chez nos jeunes.
Selon un rapport de l’OMS*, en 2022, 11 % des adolescents en France présentent des signes d’un usage excessif des réseaux sociaux et 36 % des jeunes déclarent être en contact permanent avec des amis en ligne. Les adolescents ne sont pas les seuls concernés : les plus connectés sont les 39-45 ans, mais les jeunes sont les plus vulnérables.
En effet, la surexposition aux réseaux sociaux a des effets négatifs sur la santé mentale des jeunes, dans un contexte où une dégradation de la santé mentale est déjà constatée par ailleurs depuis plusieurs années.
Décryptage de cet enjeu de santé publique avec le Docteur Frédéric Kochman, médecin pédopsychiatre à la Clinique Lautréamont à Loos, pour comprendre cette nouvelle forme d’addiction, savoir repérer les situations à risques et accompagner un adolescent.
*Source : Les adolescents, les écrans et la santé mentale, 25/09/2025
Réseaux sociaux et santé mentale des jeunes : peut-on parler d’addiction ?
Il suffit d’observer. Chez certains adolescents, le premier réflexe au réveil, avant même le petit déjeuner ou la toilette, est d'ouvrir son téléphone, resté juste à côté du lit sur sa table de chevet, et de regarder quels sont les likes reçus pendant la nuit, les dernières trends et actualités sur ses réseaux sociaux préférés et les premières vidéos Tik Tok du jour.
Ce comportement correspond exactement à celui des gros fumeurs, qui dès le matin vont fumer leur première cigarette au saut du lit.
Cela montre bien le comportement très addictif suscité par les réseaux sociaux chez certains adolescents, car dans ce cas, et comme dans toutes formes d’addiction, on va observer :
- Une perte de contrôle dans l’utilisation des réseaux sociaux et une incapacité de réduire son usage ;
- Un besoin irrépressible de se connecter et une préoccupation excessive, voire envahissante, de ce qui se passe sur les réseaux sociaux ;
- Un usage qui a un retentissement important sur la vie scolaire, familiale et sociale de l’adolescent.
À un âge plus avancé, il faut distinguer l’hyperconnexion (qui peut être en grande partie liée au travail) de la cyberdépendance ; toute personne hyperconnectée n’est pas nécessairement cyberdépendante.
Comment expliquer le fonctionnement de cette addiction aux réseaux sociaux chez les jeunes adolescents ?
Plusieurs phénomènes entrent en action dans cette addiction comportementale.
- Il faut tout d’abord prendre en compte le fait que le cerveau des adolescents n’est pas encore mature ; aussi les régions impliquées dans la récompense et dans les émotions peuvent plus facilement prendre le pas sur les régions responsables du contrôle.
Or les réseaux sociaux s’appuient sur des mécanismes cognitifs qui vont justement activer le circuit de récompense du cerveau en libérant de la dopamine (neurotransmetteur associé au sentiment de bonheur et de satisfaction, qui joue un rôle central dans toutes les conduites addictives) face aux interactions virtuelles et autres « likes » qui agissent chez le jeune comme des réponses à des besoins fondamentaux : reconnaissance, appartenance et validation sociale.
- Dans le même temps, les contenus des réseaux sociaux sont envahissants et sont régis par des algorithmes d’engagement de nature addictive. En effet, il faut tenir compte de leur fonctionnement : les systèmes d'agrégation (aujourd'hui basés sur l'intelligence artificielle) vont donner au fur et à mesure, aux jeunes de plus en plus et exactement ce dont ils rêvent, aller dans le sens de la bouffée de dopamine que recherche le jeune. Cela va l’inciter à rester accroché, comme dans un état d'hypnose autour des réseaux sociaux, parfois jusqu'à 10h ou 15 h par jour.
Quelles sont les conséquences de la surexposition des jeunes aux réseaux sociaux ?
L’addiction aux réseaux sociaux a des répercussions sur la santé des adolescents, sans pour autant expliquer à elle seule la détérioration de la santé mentale des adolescents observée ces dernières années.
Parmi les effets négatifs sur la santé des adolescents, on note tout d’abord que cette addiction peut être à l’origine de troubles du sommeil en cas d’usage nocturne (exposition à la lumière bleue, diminution du nombre d’heures de sommeil…)
Elle peut aussi contribuer à l’apparition de troubles anxiodépressifs, troubles de l’humeur mais aussi à une baisse de l’estime de soi ou un sentiment d’inadaptation, amplifiés par les contenus idéalisés et parfois irréalistes diffusés sur ces plateformes.
Des troubles de l’image corporelle, parfois sources de troubles du comportement alimentaire, peuvent également apparaitre du fait de la comparaison sociale induite par l’exposition aux différents contenus diffusés.
Ces mécanismes peuvent toucher plus particulièrement les plus jeunes, dont l’identité et la confiance en soi sont encore en construction.
Enfin, on observe également des conséquences psychiques lié à l’effet hypnotisant des réseaux sociaux, qui vont engendrer des troubles attentionnels et une perte complète de l'imagination et de la créativité, ce qui est le plus gros dégât possible. En effet, avec la surexposition aux réseaux sociaux, le cerveau est habitué à être une éponge émotionnelle et non plus un moteur qui crée, qui invente des histoires, qui fait des dessins, … Or cette capacité à créer, à imaginer est également une ressource importante pour sortir d'un état dépressif, dans le sens où l’adolescent est capable de développer des stratégies et trouver des solutions par lui-même ; sans cette capacité, on augmente les risques de dépression et d'anxiété chez nos enfants.
Ainsi, l’usage incontrôlé et excessif des réseaux sociaux va agir comme une caisse de résonance de fragilités, mais également un vecteur d’exposition à des comportements à risques (alcool, tabac, automutilation…) voire à des cyberviolences ou cyberharcèlement dans les situations les plus graves.
Quel signes doivent alerter les parents et leur faire dire que leur adolescent n'est plus dans un usage normal de son smartphone et des réseaux sociaux ?
Le premier signe d’un usage problématique est de ne pas parvenir à se déconnecter des écrans et des réseaux sociaux.
Le temps d'écran peut être un indicateur : dès lors que le temps d'écran de nos enfants dépasse 7h à 8 h par jour, on est face à une situation inquiétante, car ce temps se soustrait au temps disponible pour des activités de créativité, d'imagination, de développement des capacités intellectuelles...
Autre signe d'inquiétude : lorsque l'enfant passe 80 % de son temps dans sa chambre et abandonne toute autre activité. Il est dans son lit, sur son écran, il ne sort plus, ne bouge plus, ne va plus faire du sport ou du foot avec ses amis, et reste totalement enfermé, obnubilé par les écrans. Cette situation doit être un réel motif d'inquiétude en tant que parent.
Toutefois, il est important de noter que le temps d’écran ou la fréquence d’utilisation ne sont pas des critères suffisants pour évaluer les effets néfastes sur la santé des adolescents ; l’utilisation qui est faite des réseaux sociaux, les posts publiés, les interactions suscitées, l’engagement émotionnel de l’adolescent dans ces activités sur les réseaux et l’importance qu’il y accorde sont aussi important.
Comment réagir et agir pour aider un adolescent addict des réseaux sociaux ?
Face à un jeune addict aux réseaux sociaux, il ne faut surtout pas le priver de téléphone, mais au contraire, réinvestir le téléphone en tant que petit ordinateur de poche, car quand on l'utilise bien, on peut en faire un outil de créativité (sans oublier qu’on a accès à toute l'encyclopédie et toute la culture).
Il est tout d’abord essentiel d’établir à la maison des règles d’utilisation simples et claires pour encadrer l’usage. Puis il faut l’aider à prendre conscience du temps passé sur les réseaux sociaux pour mieux en gérer leur utilisation. Voici quelques conseils « pratiques » pour accompagner cette phase :
- Définir des limites de temps consacré aux réseaux sociaux par jour ou par semaine ;
- Limiter les tentations et sollicitations en désactivant les notifications et en supprimant les applications de l’écran d’accueil du smartphone ;
- S’occuper et programmer des activités sans écran, seul, avec des amis et en famille, tant en semaine que le week-end.
En effet, aider l’adolescent à diversifier ses activités est un axe essentiel : c'est à dire pratiquer un peu d'écran (1h30 à 2h par jour maximum), et le reste du temps : faire du sport, sortir et faire un pique-nique ou du shopping avec les copains et les copines, etc…
Il est important d’avoir de nombreuses activités extrascolaires, du sport bien sûr, et des activités qui vont permettre de recréer l'imagination… et l'un des meilleurs recréateurs d'imagination, c'est la lecture !
Se faire aider pour accompagner un jeune souffrant d’une addiction aux réseaux sociaux
Quand consulter et solliciter l’accompagnement d’un professionnel de santé, est la question que se posent de nombreux parents.
Selon le Docteur Kochman « lorsque les conséquences sont claires et engendrent une interférence avec le fonctionnement quotidien antérieur. Concrètement, si on observe un jeune qui s'est enfermé dans sa chambre, s'est complètement coupé de sa vie sociale et ne voit quasiment plus personne à l'extérieur, qui a une chute des résultats scolaires. Là, on a de quoi s'inquiéter et la première chose à faire, ça peut être d'aller voir le médecin de famille. »
Le médecin généraliste va examiner le jeune et identifier d’éventuels troubles anxieux, dépressifs, et le cas échéant, orienter vers un ou une psychologue spécialisée, vers le centre médico-psychologique ou vers un ou une pédopsychiatre par exemple.