Eco anxiété et santé mentale des jeunes : quel lien et quel impact ?
Les événements climatiques extrêmes se multiplient, des incendies aux inondations, et rappelant la réalité du dérèglement climatique. Qu’il s’agisse d’une exposition volontaire ou non, nos jeunes entendent parler toute la journée des incidences du changement climatique de manière alarmiste. Chez certains, cela engendre des troubles psychiques plus ou moins marqués.
Décryptage de ce phénomène d’éco anxiété avec le Docteur Frédéric KOCHMAN, Médecin Pédopsychiatre, Clinique Lautréamont à Loos
Qu’est ce que l’éco anxiété ?
L'éco anxiété ou angoisse écologique est un phénomène créé au sein de notre société. Il s’agit d’un stress, inquiétude ou état d’anxiété provoqué par la prise de conscience du changement climatique et de ses effets sur l’environnement avec une crainte profonde et exacerbée quant à l’avenir de la planète, qui devient envahissante dans la vie quotidienne.
L’éco-anxiété a été définie par le chercheur australien Teaghan Hogg, comme un « état psychologique de détresse mentale et émotionnelle qu’un individu peut ressentir en réponse à la menace du changement climatique et aux problèmes environnementaux mondiaux ».
L’éco anxiété touche plus particulièrement les jeunes, qui sont exposés toute la journée à des informations alarmantes sur le réchauffement climatique, la montée des océans, la biodiversité menacée, les potentielles épidémies, …. Par le biais de leur exposition aux écrans et aux réseaux sociaux, mais aussi en écoutant les informations à la radio / TV avec leurs parents.
Et pour certains jeunes, cela va engendrer une peur au sens pathologique, c'est à dire une peur qui engendre une souffrance psychique et qui va entraver leur fonctionnement quotidien.
Quelles sont les conséquences de l’éco anxiété sur la santé des adolescents ?
Au premier plan, on observera d'abord des problèmes et dysfonctionnements dans les relations aux autres et plus particulièrement avec les générations précédentes. Je vois beaucoup d'enfants et d'adolescents qui sont en colère contre la société en général, et même contre leurs parents en particulier, qu’ils jugent responsables de l’état de la planète et des constats climatiques actuels. Les jeunes nous disent "C'est de votre faute si la terre est comme ça."
Cela engendre des tensions, des incompréhensions, des théories qui sont parfois de type complotiste, donc une façon de penser qui peut aller jusqu’à l'inhibition anxieuse, c'est à dire avoir peur de tout, de sortir, de son avenir.
Et quand un jeune se développe dans la peur, il est complètement freiné dans tout son développement neuropsycho-affectif.
L’éco-anxiété affecte donc la santé mentale des jeunes ; il est question d’une augmentation du risque de troubles dépressifs, troubles anxieux, ou encore des troubles du sommeil, mais aussi d’une perturbation dans la scolarité et des difficultés de concentration.
L’eco anxiété peut-elle être à l’origine de somatisations ?
Tout à fait, dès lors que l'anxiété devient vraiment un trouble anxieux, elle peut générer des somatisations ; et c'est le cas chez 20% des jeunes qui souffrent de l'éco-anxiété. Donc 1/5 jeune va en développer vraiment un trouble anxieux.
D’ailleurs, les premiers signes qui témoignent d'un trouble anxieux, ce sont les signes somatiques, exprimés par le corps : maux de ventre, nausée, boule dans la gorge, sensation de ne pas réussir à respirer, accélération du rythme cardiaque. 99% des signes anxieux sont effectivement des signes dans le corps.
Il faut noter que notre cerveau est attiré, comme un aimant, par les situations de risque de catastrophe, d’informations catastrophistes. On le voyait terriblement au moment du COVID : les articles qui étaient les plus angoissants étaient aussi les articles les plus lus.
Et cela est exacerbé par les phénomènes d'agrégation de nos réseaux sociaux : plus on regarde des revues et des épisodes sur le réchauffement climatique, plus on va y être exposé par les algorithmes, qui nous soumettront de plus en plus de contenus, qui eux-mêmes seront souvent de plus en plus négatifs, catastrophiques voire complotistes. C’est un engrenage.
Ce phénomène d’éco anxiété est-il très répandu ?
5 à 10% des enfants et adolescents présentent des signes d'éco anxiété au sens pathologique, donc au sens d'une souffrance psychique. C'est énorme quand on y pense, car cela représente plusieurs enfants par classe.
Et c'est donc important aujourd'hui de l'intégrer à la fois dans notre éducation de parents ainsi que dans notre pédagogie au sein des écoles.
Quand faut-il consulter et se faire aider ?
Il faut consulter un psychologue, un pédopsychiatre ou son médecin de famille, si l’impact de cette éco anxiété est majeur sur l’enfant, avec une réelle interférence avec sa vie quotidienne. Par exemple, on voit l’enfant apeuré à l’idée de sortir à l’extérieur (compte tenu de la pollution, de la météo, du risque d’épidémie…).
L’accumulation de somatisations est aussi une bonne raison de consulter.
Concrètement comment accompagner un adolescent qui semble souffrir d’éco-anxiété ?
Apprendre à nos jeunes à prendre du recul sur les informations auxquelles ils sont exposés, car l’éco-anxiété est fortement liée à la manière dont les jeunes perçoivent les informations environnementales.
Et leur montrer qu’au-delà du constat qui est certes assez négatif (pollution, climat…), il y a aussi des axes d’amélioration et des pistes de solutions : des milliers de gens à travers le monde cherchent des solutions, des solutions d'économie d’énergie, des solutions pour passer à de l'énergie plus propre, des solutions pour nettoyer la planète.
Il faut accompagner nos jeunes à ce que ces craintes deviennent des moteurs dans leur vie, pour faire des études, pour agir, pour changer les choses. Donc c'est la façon aussi de parler du climat et d’aborder la vie en général, qui va aider les jeunes à transformer une adversité en un moteur d'inventivité et de créativité pour rechercher des stratégies pour nous en sortir ensemble.
Quels outils thérapeutiques utilisez-vous pour aider ces jeunes souffrant d’éco-anxiété à aller mieux ?
La première chose reste d’accueillir et reconnaitre l’inquiétude, l’angoisse ; puis d’accompagner le jeune à prendre du recul.
Pour les aidants professionnels, comme les médecins et soignants, il existe des thérapies autour de la relaxation qui apportent une source d’apaisement et de bien-être ; la cohérence cardiaque, le travail sur la respiration, la méditation en pleine conscience adaptée à l'enfant et à l'adolescent montrent également des effets bénéfiques.
La meilleure thérapie se construit aussi autour de la discussion et de l’échange avec les parents ou des personnes de confiance : prendre le temps de communiquer, de verbaliser et reconnaitre les émotions
Enfin, les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) constituent une méthode efficace pour traiter les symptômes.