IA : quel impact sur le développement neurocognitif, émotionnel et psychique de nos enfants et adolescents ?
Après l'usage des écrans et des réseaux sociaux et l'éco-anxiété, nous nous intéresserons dans cet article à l'intelligence artificielle, une révolution présente dans le quotidien des adolescents qui interroge leur rapport à l'effort, au devoir, mais aussi parfois à la solitude et à la confiance.
Le docteur Frédéric Kochman, médecin pédopsychiatre et psychothérapeute à la Clinique Lautréamont de Loos, près de Lille, nous donne des clés simples et concrètes pour nous aider à mieux comprendre ce que vivent nos enfants et nos adolescents, à accueillir leurs émotions et les accompagner au mieux dans le monde qui les entoure.
L’Intelligence Artificielle influence-t-elle déjà le quotidien des adolescents et jeunes aujourd'hui ?
Dans certains cas, l'IA est devenue, étonnamment, le nouveau compagnon imaginaire de nos jeunes. Une patiente me disait récemment : « je me demande si je ne suis pas devenue amoureuse de mon IA parce qu'elle me comprend ; c'est mon confident et je peux tout lui dire ». « H24 », comme disent les jeunes, « même à 2 h du matin ».
Les IA sont donc interrogées par nos jeunes pour avoir des conseils et recommandations sur leur vie quotidienne, sur leur manière d’être et d’agir avec les autres ; cela peut prendre de nombreuses formes, comme par exemple : « un garçon m'a envoyé tel message. Qu'en penses-tu ? Que me conseilles-tu de lui répondre ? Quel message pourrais-je lui envoyer ? »
Ici le danger potentiel est que le jeune transforme son IA en psychologue. Et on sait à quel point certaines intelligences artificielles ont démontré des fragilités et risques de danger.
En effet, il existe des IA (encore largement majoritaires) qui ne sont pas du tout bridées, contrairement à ce qu'on nous dit, et qui vont formuler une réelle réponse à des questions sensibles comme « Dis-moi ce que je dois faire pour me suicider ».
Par ailleurs, les IA peuvent être extrêmement maladroites, car elles se basent sur des probabilités et des critères purement statistiques pour formuler une réponse, et n'ont jamais été prévues pour être psychothérapeutes. Par exemple, face à une personne souffrant de phobie de l'avion, qui interroge une IA avant le décollage, après avoir attaché sa ceinture : « Que dois-je faire pour pouvoir passer un vol sachant que je suis très angoissé ». L’IA lui a répondu « Normalement, tout devrait bien se passer, mais les statistiques n'étant pas à zéro, on ne sait jamais, envoie quand même des SMS d'adieu à tous tes amis » … ce qui l’a placé dans un plein état de panique.
Et quel est le risque principal de l’utilisation de l’IA par des adolescents dans leur scolarité ?
Le premier danger réside dans le fait de ne plus faire d’effort pour apprendre et mémoriser car nous avons tout dans notre smartphone. Concrètement, un jeune se dit d'emblée « quel est l'intérêt d'apprendre, par exemple, mes tables de multiplication, alors que j'ai une calculatrice dans la poche ? »
Des études récentes montrent que le QI a baissé en Europe au cours de ces 10-15 dernières années, et plus particulièrement depuis 5 ans. Tandis que dans les pays asiatiques, qui n'ont pas du tout les mêmes façons de penser que nous, l'IA en particulier, le QI augmente.
Donc on est en train d'aggraver l'écart. Et avec des risques politico-économiques qui risquent d'être majeurs à terme.
Et si vous combinez à cela, les réseaux sociaux qui nous empêchent d'imaginer et de créer, on pourrait se retrouver à l'extrême avec des jeunes qui ne savent plus réfléchir avec des conséquences claires sur le développement neuropsychique et cognitif de nos enfants.
Pour les parents que nous sommes, c’est un point crucial à avoir en tête pour continuer à développer auprès de nos enfants leur culture, leur capacité à imaginer, à découvrir et apprendre des choses.
Et l’IA peut être utilisée en ce sens. Comme toujours, tout réside dans la manière d’utiliser nos écrans pour nos enfants, pour les rendre curieux et cultivés ; car utilisées à bon escient, les IA peuvent constituer un magnifique outil d’apprentissage, par exemple pour des langues étrangères ou pour développer ses connaissances.
Avez-vous des règles d'usage à mettre en place ?
Les premières règles d'usage, c'est que les profs puissent dire : « J'interdis l'IA dans les copies, dans votre dissertation de français, dans votre copie de maths et je vérifierai. »
Aujourd’hui, on peut vérifier avec une IA si un devoir a été fait en utilisant l’IA. Il est donc possible pour un enseignant de développer cette censure.
Deuxième règle : aider nos jeunes à continuer de développer leur imagination, l'originalité, la créativité, leurs talents artistiques, musicaux, leur capacité à continuer à inventer. C'est un point absolument essentiel.
Et donc, ça implique aussi de continuer à faire ce qu'on a toujours fait : apprendre certaines notions par cœur. Il ne s'agit pas de juste répéter, mais d'en tirer ensuite des stratégies, des réflexions, en étant capables de restituer.
En tant que pédopsychiatre, à quel moment et comment intervenez-vous auprès de vos jeunes patients sur ce sujet de l’IA ?
On intervient en n'étant surtout pas dans un registre clivant, en disant « l'IA, ce n'est pas bien ».
Parce que ça n'aurait aucun sens.
Parce qu’on ne ferait que renforcer l'intérêt des jeunes pour l'IA.
Et parce qu’encore une fois, utilisée à bon escient, l’IA peut être un bon outil.
Donc notre intervention vise plutôt à apprendre aux adolescents à utiliser l'IA « intelligemment », de s'en servir parfois comme support, comme base, par exemple de travail, pour ensuite créer au-dessus de l'IA.
Et il est important également d’apprendre aussi à un jeune l'esprit critique. Quand on devient éponge émotionnelle et qu'on ne fait que subir tout ce qu'on lit sur ses écrans (IA ou réseaux sociaux), on finit par ne plus être capable de faire la différence entre les vraies données et les fake news ou les théories complotistes, etc. Ce sont des points de vigilance extrêmement importants.
Dans nos groupes thérapeutiques, nous passons beaucoup de temps auprès des jeunes à leur apprendre à utiliser l'IA intelligemment. Et ça devrait se faire dans les écoles pour pouvoir l'utiliser, ce formidable outil, comme un moteur, mais surtout pas comme un remplaçant de son propre cerveau.
À RETENIR
L'IA peut être un formidable outil lorsqu’elle est utilisée à bon escient et en prenant le recul nécessaire sur les réponses reçues en faisant preuve d’esprit critique. Auprès de nos adolescents, l’IA demande un cadre d’utilisation, du dialogue et de la vigilance, notamment lorsqu'elle touche au devoir, à l'effort ou devient pour certains jeunes une forme de « faux » confident.